La Tortue qui faisait des dessins



La tortue Logo

C'est un souvenir vague, animal, vert et noir.

J'étais en première année, dans la classe hexagonale de l'école Latourelle, et j'apprenais quelque chose. Dans mon souvenir, il ne reste aucune trace de ce que j'apprenais. Tout ce qui refait surface, c'est l'image nette d'un graphisme vert sur le fond d'écran noir d'un vieil ordinateur Macintosh. Et surtout, un sentiment fébrile d'émerveillement à l'idée qu'une minuscule tortue pouvait se mouvoir virtuellement devant mes yeux.

J'ai toujours eu une fascination pour cet animal. J'imagine qu'on m'a tellement reproché ma lenteur, enfant, que je me suis très tôt identifiée à la créature qui me semblait le mieux partager mon défaut... D'ailleurs, je m'étais si bien assimilée à la bête à carapace que sa présence fantasmée me suivait dans toutes les sphères de ma vie. Vers l'âge de trois ou quatre ans, je dessinais beaucoup. Chaque fois que j'utilisais des crayons de cire, je m'imaginais que chacun d'entre eux était une tortue qui produisait une couleur différente. C'étaient elles qui créaient à ma place.

Dans la classe hexagonale de ma première école, c'était aussi la tortue qui dessinait pour moi. Quand je prenais place devant le gros écran bombé de l'ordinateur pour faire bouger l'icone de la petite bête, je devenais l'animal, je devenais un triangle vert lumineux sur l'écran d'un autre monde que le mien – où, d'ailleurs, les tortues imaginaires se déplaçaient plus rapidement et gracieusement que celles qui peuplaient réellement l'aquarium puant, dans ma maison (mes deux tortues domestiques, Charlot et Charlotte, se bornaient à grossir prodigieusement, sans jamais s'arrêter, et à se cogner l'une contre l'autre en disparaissant dans leur eau brune, derrière des parois de verre sale. Elles ne dessinaient rien).

Entre la machine et moi, un intermédiaire animal, merveilleux, rendait tout geste posé sur l'ordinateur plus fluide que la plupart des expériences informatiques qui ont suivi, dans ma vie. La tortue Logo – tortue-parole, tortue-raison – faisait des dessins. Pas moi, vraiment. Les tortues peuvent être des robots*, des crayons de cire, des ordinateurs et des idées. Il suffit de se laisser posséder.

Je ne dessine plus. J'écris. Quelle est l'instance qui se place entre mon texte et moi ? Les machines à penser prennent parfois des formes insolites.


*Avant que la tortue Logo ne soit dématérialisée sur des écrans, c'était une créature robotisée qui se promenait et qui agissait selon le désir du demi-dieu qui lui donnait des commandes par le biais d'un ordinateur.











1 commentaire:

  1. Ridicule ! Elle ignore que le chat qui habite sa propre demeure connaît le langage des humains et s'émerveille de voir de vulgaires reptiles dessiner ! Vraiment, geôlière, vous faites piètre figure.
    Chat Murr Junior, rebelle dégoûté

    RépondreSupprimer